Le Vieux-Port est reparti pour 100 ans !

La phase 2 de la réhabilitation du Vieux-Port a été inaugurée en grandes pompes début juin 2016. Les larges zones piétonnes ont enfin repris leur droit face au tout-voiture qui caractérise Marseille. Bien sûr, pas de surprises : on est bien dans la continuité de ce qui a été fait pendant la phase 1, sur le quai de la Fraternité. C’est l’occasion pour moi de vous parler de ce projet qui me tient beaucoup à cœur.

On dit que quand un touriste vient pour la première fois à Marseille, la première chose qu’il veut voir, c’est le Vieux-Port. Et le moins qu’on puisse dire, c’est qu’avant les grands travaux entrepris en 2012, le lieu était bien loin d’être accueillant ! Le quai de la Fraternité, ex-quai des Belges, comportait pas moins de trois voies de circulation dans chaque sens. Oui, oui, en tout : 6 voies !!! Tout ça était séparé par un énorme terre-plein engazonné, inaccessible aux piétons, vaguement planté de fleurs… ça tenait plutôt de l’anecdote. Le piéton, le promeneur, était prié de rester cantonné sur les trottoirs rétrécis par les terrasses des restaurants, ou bien d’aller sur le quai en lui-même. Et si par malheur il lui venait l’idée de flâner au-delà du quai des Belges, on avait la délicatesse de le priver de voir la mer, les plaisanciers s’étant parqués derrière de vilaines barrières blanches…

Mais ouf, les choses ont bien changé. L’idée n’est pas nouvelle, on parle déjà de requalifier le Vieux-Port dès le début des années 2000. Et en 2012, alors que Marseille s’apprête à devenir Capitale européenne de la Culture, la municipalité décidé de lancer une consultation internationale pour réhabiliter toute la zone. Les équipes d’architectes et de paysagistes sont invitées à plancher sur un espace urbain gigantesque, depuis le fort Saint-Jean jusqu’au fort Saint-Nicolas.

C’est le projet de Michel Desvigne, paysagiste, qui sera retenu. Pour l’occasion, il s’associe à l’architecte anglais Norman Foster et aux architectes marseillais de Tangram. Leur proposition est radicale : piétonniser le Vieux-Port en réduisant au strict minimum l’importance de la voiture. Tel était déjà le souhait de la mairie.

Les intentions de la mairie

La mairie avait incité à ce changement radical. À long terme, la ville veut faire reculer les nœuds de circulation au-delà du centre-ville, sur une couronne composée des boulevards marseillais. L’opération devait permettre de réduire la circulation automobile et pour cela, le quai de la Mairie et le quai Rive Neuve sont tout simplement fermés dans le sens Canebière-Forts. Seuls les bus sont autorisés à circuler dans ce sens. Le bas de la Canebière, depuis la rue Paradis, est d’ailleurs également fermé à la circulation depuis la première phase de travaux. Les Marseillais ont dû s’y faire : cette mesure radicale, du moins dans les esprits, marquerait la fin d’une époque ! Même si, aujourd’hui en 2016, on est loin du résultat escompté. Du moins, visuellement : non, l’opération de réhabilitation du Vieux-Port n’a pas débordé sur ce premier segment de la Canebière. Dommage. L’idée était de rendre ce tronçon aux Marseillais mais dans les faits, c’est flagrant : personne ne sait que cette zone est réservée aux bus. Peut-être que le comportement acharné de quelques irréductibles automobilistes y est aussi pour quelque chose…

Leurs voies sont donc réduites à deux, une dans chaque sens. Les architectes prévoient également un couloir de bus en site propre. On ne pouvait pas faire plus radical. Et ça marche ! Les Marseillais imaginaient alors que le Vieux-Port serait définitivement congestionné, n’imaginant pas ce qui s’est passé réellement : ils ont tout simplement changer leur parcours, ils ne passent plus par ici pour leurs trajets quotidiens.

Enfin, la mairie a autorisé les architectes à supprimer le stationnement en surface. Là aussi, grande révolution dans la tête des Marseillais ! À tel point que deux ans après, les commerçants du Vieux-Port continuent à grogner contre cette décision qui, selon eux, pénaliseraient une partie de leur clientèle…

Libérer l’espace

Sous l’impulsion de la mairie donc, le projet tend à supprimer ou, du moins, à réduire drastiquement le nombre de voitures sur les quais. Et, non content d’avoir éliminé les trois quarts de la circulation automobile, le paysagiste propose également de déplacer l’intégralité des équipements nautiques sur le plan d’eau. L’objectif est de libérer les quais et les rendre aux promeneurs, eux qui étaient privatisés par des barrières blanches en bois.

Les cabanons pour les clubs nautiques
Les nouveaux cabanons pour les clubs nautiques, dessinés par Norman Foster. Photo : Jonathan Tourtois

Pour cela, la proposition prévoit la réalisation de nouveaux pontons en platelage bois fermés par des barrières en lattes bois. Les clubs nautiques sont regroupés dans des pavillons en bois, eux aussi, sortes de petits cubes qui ponctuent les quais. Ils sont protégés derrière des grandes portes en bois à claire-voie, pour laisser malgré tout le regard filer vers le cœur du plan d’eau.

Disons-le, c’est une vraie réussite. On a enfin l’impression de respirer ! Et il faut le reconnaître : même si l’architecture de ces éléments n’a rien de spectaculaire, les travaux ont été parfaitement exécutés et le résultat est pleinement satisfaisant.

L’opération a permis de gagner 75% d’espace rendus aux piétons. On imagine mal aujourd’hui comment il pouvait en être autrement…

Traitement du sol

Concernant le traitement du sol, l’effet est plus subtile. L’architecte et le paysagiste ont proposé un revêtement en pavés de granit, matériau noble et très courant pour l’aménagement des ports, tant pour les voies de circulation que pour les espaces piétons. Des bandes en pierre permettent, en accompagnement de potelets métalliques, de délimiter les usages. Les espaces ne sont différenciés que par la taille des pierres mises en œuvre.

Pas de végétalisation non plus. Le vieux terre-plein central à disparu, et avec lui sa pelouse et des fleurs. Soyons honnête, personne ne le regrette… Mais aujourd’hui, tout est minéralisé. Seul élément végétal, un figuier, sur le Quai du Port près de la mairie, et un autre près du Cours Ballard. Vus comme ça, on a même l’impression qu’ils s’ennuient. C’est d’ailleurs souvent un reproche que font les Marseillais : quelques arbres d’ornement n’auraient pas été de trop… histoire d’avoir un peu d’ombre quand il fait chaud !

Il faut aussi dire que la mairie a contraint les commerçants à jouer le jeu, en leur imposant la signature d’une charte. Elle y définit un ensemble de contraintes, tant sur l’occupation de l’espace publique que sur l’usage qu’ils en font. Par exemple, la mairie impose dorénavant un seul type de mobilier par terrasse, de même qu’un un seul jeu de couleur par terrasse. Le mobilier en plastique est interdit ! Les dispositifs doivent être entièrement amovibles pour restituer l’espace la nuit. La publicité est interdite, de même que les jardinières.

L’ombrière

Et justement, pour trouver de l’ombre sur le Vieux-Port, la seule solution, à part s’installer en terrasse, c’est de profiter de l’ombrière que Normal Foster a dessiné. Il s’agit d’une structure métallique chromée, posée sur 8 poteaux ronds de 6 mètres de haut, rangés en deux axes. La structure invisible porte des panneaux parfaitement jointifs de mousse rigide entre deux peaux en inox poli, en intégrant un chéneau invisible. La surface miroitante de 22 par 48 mètres, aiguisée comme une lame, réfléchit le paysage et la mer comme un immense plafond au-dessus des touristes intrigués. L’ouvrage est finement dessiné et très aérien, à tel point que c’est devenu une curiosité à voir. Même les Marseillais ne peuvent pas s’empêcher de regarder en l’air ! Effet garanti.

Notons que l’ensemble du mobilier urbain, potelets, bornes, arceaux pour vélos, corbeilles, bancs… a été confié à l’agence de l’architecte anglais, afin de garantir une continuité des aménagements et une cohérence d’ensemble.

Les mâts et l’écorce lumineuse

Les reflets de l'ombrière et les mâts d'éclairage

De nuit aussi, le Vieux-Port se visite, et pas seulement pour l’ambiance aux terrasses des pubs et des restaurants.

Bien sûr, l’éclairage public a été repensé lui aussi. L’artiste Yann Kersalé signe ici sa deuxième intervention à Marseille. Il propose de nouveaux mâts : de longues aiguilles très sobres, pointées vers le ciel. En fond du Vieux-Port, sur le quai de la Fraternité, les mâts sont plus hauts : l’artiste imagine ici un fond de scène pour le plan d’eau. Ces mâts de 16,50m sont équipés d’un dispositif qu’il appelle une « écorce lumineuse ». Cet appareillage fait varier son intensité lumineuse au rythme de la Méditerranée, métaphore abstraite des vagues au soleil couchant.

Les nouveaux pontons menant aux embarcations sont, eux, éclairés en bleu, par un dispositif à ras le sol. Vu des quais, le plan d’eau baigne dans une douce lumière bleutée, captée par les coques des bateaux blancs. L’ambiance feutrée est très réussie.

Et le glacis ?

La proposition de Michel Desvigne incluait l’idée de restaurer l’ancien glacis du fort Saint-Nicolas, autour du Bassin du Carénage. Le paysagiste imaginait de couvrir l’échangeur de la sortie du tunnel du carénage pour retrouver une liaison piétonne entre le fort et le Vieux-Port. C’était aussi un prétexte pour aménager un parking et un port à sec. Des commerces et des restaurants étaient prévus autour d’une calanque, sorte de Marina résiduelle du bassin un carénage. Une promenade en ponton devait desservir le tout, assurant la continuité avec les trottoirs du Vieux-Port.

Malheureusement, il semble que cette proposition n’aille pas plus loin. La Communauté urbaine a en effet déclaré que faute de budget suffisants, cette partie-là du projet architectural resterait dans ses cartons. Dommage : on aurait enfin fait disparaître cette pseudo-entrée d’autoroute.

La dernière phase

Maintenant que les deux premières phases sont réalisées, l’impatience est grande quant à la troisième et dernière phase. Mais quand les travaux vont-ils démarrer ?

Rien ne semble figé pour le moment. On parle d’un début d’installation de chantier en septembre 2017 pour des travaux effectifs en 2018. Espérons que ce soit le cas : il s’agit du dernier chaînon manquant entre le projet de Desvigne et les aménagements faits autour du fort Saint-Jean et du Mucem, qui sont eux aussi une formidable réussite. À quand une promenade continue depuis le J4 jusqu’au fort Saint-Nicolas ? Patience…

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